31 mai 2008 – Chano Lobato : le dernier cadeau d’un maestro

Avec Chano Lobato, c’est un des derniers grands chanteurs issus des grandes familles flamencas andalouses qui s’est produit samedi 31 mai 2008 à Roubaix, à la Condition publique. Dès qu’il s’est mis à chanter ce soir-là, accompagné par son complice, l’excellent guitariste Eduardo Rebollar, l’espace et le temps ont basculé, le public a chaviré, touché au cœur par autant de ferveur, de présence et de virtuosité. Sa disparition, moins d’un an plus tard, nous a plongés dans une grande tristesse.

Retrouvez ci-dessous l’article paru dans le numéro 10 de Flamenco magazine quelques semaines après ces moments exceptionnels.


Le cadeau d’un maestro

Chano Lobato a offert un moment de grâce au public nordiste le 31 mai à Roubaix. Le vieux Mage de Cadix a démontré que le feu ne s’éteint pas chez qui sait l’entretenir et atteint en plein cœur des spectateurs bouleversés.

Les bougies sont allumées sur les nappes rouges ornées de lierre, la lumière douce des guirlandes accentue l’intimité qui émane de la salle, pourtant grande, de la Condition publique. La menthe effeuillée sur le sol, un peu « comme là-bas », parfume l’entrée des spectateurs sur quelques airs choisis de flamenco… Les habitués se précipitent vers les tables, les rangs de chaises ou le bar où les attendent jamones, salchichones et chorizos soigneusement sélectionnés chez un petit producteur andalou, du queso coupé fin et des litres de salmorejo (40 kilos de tomates ébouillantées et pelées !). Il aura fallu bien plus d’une journée aux membres du bureau de la peña A Contratiempo, pour mettre en place ce qui constitue en quelque sorte sa « marque de fabrique ». Une ambiance qui vise à offrir au public le maximum des moments de flamenco qu’elle organise, des moments ni folkloriques ni élitistes mais à la fois exigeants sur le plan artistique et hédonistes dans tous leurs à-coté.DSC_0123

Marque de fabrique

Pendant les moments qu’il a passés avec eux depuis son arrivée de Séville, Chano Lobato s’est montré tel qu’en lui-même. Si sa démarche est devenue hésitante -il affiche plus de huit dizaines d’années au compteur- son œil joyeux et son sens de la répartie sont restés vifs : il a tout de la « guasa andaluza », cette gouaille amusée qu’on ne rencontre que chez les Andalous. A ses côtés, le grand guitariste Eduardo Rebollar, un virtuose qui accompagne régulièrement les plus grand (Chocolate, Jose de la Tomasa, etc). Auprès de ce musicien hors pair et aux petits soins pour lui, Chano Lobato a laissé mûrir le programme du soir tandis que la peña savourait le plaisir de le savoir ici, prêt à chanter. Leur complicité se passe presque de mots : ils se comprennent au premier regard.

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Avant qu’ils montent sur scène, le public est déjà passé entre les « mains » de Frédéric Deval, directeur du département des Musiques orales et improvisées de la Fondation Royaumont et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), un passionné de l’œuvre de Chano Lobato. Il en a présenté les différentes facettes en conférence. La vie à Cadix, patrie des chants festifs, la formidable ambiance des fêtes familiales qui ont marqué toute l’histoire du flamenco, comme celle de Chano, mais aussi la puissance de son désir de chanter qui le conduit à accompagner autour du monde le grand danseur Antonio et la compagnie de Matilda Coral puis à se lancer seul dans une carrière qui deviendra prestigieuse…

En première partie, le Cuadro d’Amparo Cortes, héritière d’une longue lignée de gitans andalous aujourd’hui installée à Bruxelles, a également « mis en oreille » les spectateurs avec son chant profond, des palos de sa composition accompagnés par son fils à la guitare, un percussionniste et deux danseurs.

Frissons

L’arrivée sur scène, sous les vivats, de Chano Lobato et d’Eduardo Rebollar, plonge rapidement la salle dans un silence absolu. Son pas est fragile : quel chant donnera-t-il? Son premier cri résonne comme une évidence : il donnera tout. Un frisson parcourt la salle, les regards se croisent, surpris, saisis, stupéfaits par la transfiguration à laquelle ils assistent. Pendant les quelques minutes qui se sont étirées par magie pour constituer des heures, il offre au public ce que les années ne peuvent entamer : un joyau flamenco. DSC_0120Une énergie intacte, une puissance presque juvénile, un sens du compas inaltérable et la liberté de celui qui a vu beaucoup et pratiqué encore plus. Il a développé une connaissance si intime du flamenco qu’il peut tout se permettre, y compris en jouer. Le public lui répond par son attention intense et quelques jaleos respectueux. Une tension envahit la salle pendant sa sublime solea. Le temps suspend son vol, le chant du Mage de Cadix envahit tout l’espace. Les quelque 400 spectateurs retiennent leur souffle. Aficionados avertis ou amateurs, tous ressentent ce moment d’émotion partagée.

Duende roubaisien

Chano Lobato probablement aussi, qui se lève alors doucement de sa chaise pour offrir une pata d’une générosité et d’une délicatesse bouleversantes : quelques pas qui concentraient toute l’essence de la danse. Tonnerre de jaleos et d’applaudissements plus qu’enthousiastes d’un public qui n’en croit pas ses yeux : le charme opère encore et encore. L’œil de Chano pétille davantage encore, son chant respire l’alegria et le plaisir d’être là, Eduardo le suit à la guitare, le sourire aux lèvres, sans sourciller. Avec une grande délicatesse, il s’efface presque lorsque le chanteur passe a capella, dans une salle émue et alors parfaitement silencieuse. Un véritable moment de grâce.DSC_0108

Difficile de se résigner ensuite à voir l’extraordinaire chanteur quitter la scène : tandis qu’il finit debout en fin de fiesta, le public se lève à l’unisson et l’ovationne pendant de longues minutes, remerciant le maestro pour cet incroyable cadeau… A petits pas, il s’est retiré, laissant au public le souvenir d’un moment inoubliable. « C’est un des plus grands moments de flamenco qu’il m’a été donné de vivre », a confié un aficionado tandis qu’un autre essuyait discrètement une larme et que d’autres restaient tout médusés.

Dans la douceur de la rue couverte de cet ancien conditionnement de laine du Nord, la soirée s’est poursuivie autour des sevillanas, histoire de ne pas se quitter trop brutalement et de faire durer encore un peu cette tension particulière qu’en Andalousie, on appellerait duende. Peut-il se produire aussi à Roubaix? Après une telle soirée, on serait bien tenté de répondre que oui.

G. L.

Sur Sevillanes.net, lisez aussi l’article publié à l’issue de cette noche et regardez la précieuse vidéo de ce qui fut le dernier récital, inoubliable, de Chano Lobato avant sa mort, le 6 avril 2009.

Biographie du « Mage de Cadix »

Né en 1927 à Cadix, Chano Lobato, de son véritable nom Juan Ramírez Sarabia, entretient un rapport intime avec le flamenco, auquel il a été initié lors de fêtes familiales. Depuis Madrid, il rayonne dans le monde entier pendant plus de 15 ans en tant que « cantaor » attitré du Cuadro du danseur Antonio. Il accompagne ensuite à Séville la danseuse Matilde Coral avant de se produire seul dans les plus grands festivals de flamenco d’Espagne et d’ailleurs. Il remporte dès lors de très nombreux prix dont le prestigieux Compás del Cante (plus haute distinction Flamenca), en 1986.

Maître absolu du compás au répertoire immense, il a conquis le public de l’Espagne, où le « Mage de Cadix » est une légende vivante, jusqu’au Japon, où il était littéralement adulé. Son immense joie de vivre témoignait d’une énergie qui s’est longtemps moquée des années et qui l’a conduit sur scène presque jusqu’au bout.

« Il a toutes les voix de l’histoire humaine, sa voix de femme, ses voix d’enfants, le gémissement des caresses, le hurlement de douleur devant la mort et le cri animal de l’amour; la voix détimbrée du désir, la voix du deuil des plus grandes fatigues, la dernière voix capable de raconter l’histoire du hérisson amoureux de Sirius, la voix qui s’éteint en mourant. […]

Quand il chante, Juan Ramirez Sarabia a le diable au corps pour les bienfaits du ciel. Il ne se connaît plus. Il ne connaît plus que le cante qui chante à travers lui »
Francis Marmande, Le Monde, 24 janvier 2008.

Sa voix incomparable s’est tue le 6 avril 2009. Chano Lobato, qui a donné son dernier récital à Roubaix, avait 82 ans.

Plus d’infos (en espagnol) ici.

En première partie de cette Noche, Amparo Cortes, héritière d’une longue lignée de flamencos gitans de Séville, est venue de Bruxelles, où elle vit désormais, chanter et danser les palos qui la bercent depuis l’enfance avec « l’aficion », la passion, qui l’habite depuis toujours. Avec Jose Cortes, son fils, à la guitare, Susana Vazquez et Miguel Muñoz à la danse et Ramon Leon aux percussions, elle a ouvert avec la générosité qui la caractérise la porte de cette Noche.

Et en ouverture, à 19h, Frédéric Deval, directeur du département des Musiques Orales et improvisées de la Fondation Royaumont et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) a présenté une conférence sur Chano Lobato. Lui qui a dirigé la collection discographique Flamenco Vivo connaît très bien son sujet…


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